Patrick Cabanel, un historien dans « le jardin d’Israël »

Son enfance fut saturée par la mémoire parfois douloureuse des huguenots cévenols. De cette source spirituelle est née la partie de plus en plus importante de son œuvre d’historien : une recherche sans cesse approfondie sur le sauvetage des Juifs dans la France de l’Occupation.

Pour parler avec Patrick Cabanel de son tout dernier livre, Une maison sur la montagne, il est plus certain de le trouver, les manches de sa chemise retroussées sur les avant-bras, en train de remonter un mur de pierres sèches, que dans un bureau parisien de l’École pratique des hautes études (EPHE) où il est aujourd’hui titulaire de la chaire Histoire et sociologie des protestantismes, après avoir été, entre autres responsabilités universitaires, professeur d’histoire contemporaine à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, de 1999 à 2015.

« Ce vieux châtaignier »

Car l’historien, dans sa maturité (il est né en février 1961), aime toujours plus se consacrer à sa maison, à son jardin et à une ancienne châtaigneraie de Saint-Julien-d’Arpaon (Lozère), cette commune cévenole qui ne compte plus qu’une centaine d’habitants, alors qu’y vivaient près de 700 personnes au début du XIXe siècle. « Si je ne refais pas le muret qui le borde, avant l’automne, ce vieux châtaigner tombera sur la toiture », s’excuse presque le codirecteur, avec Philippe Joutard, de l’ouvrage collectif Les Cévennes au XXIe siècle, une renaissance (La Croix du 9 avril 2015).

La « renaissance » des Cévennes

Les racines de Patrick Cabanel sont ici, dans « ce hameau que domine la montagne du Bougès », un des sommets (1 421 m d’altitude) des Cévennes, entre mont Lozère, mont Aigoual et causse de Sauveterre. Un haut lieu, aussi, de la mémoire huguenote, puisque c’est sur ses pentes, le 22 juillet 1702, que commença « la guerre des Camisards » qui enflamma, jusqu’en décembre 1704, toute la région. Et, enfin, le berceau des Cabanel, depuis de nombreuses générations, eux qui comptèrent, justement, un authentique Camisard dans leur lignée… De ces racines, l’enfant Patrick a reçu, « dès (s)es dix à douze ans », le sentiment profond, presque surnaturel, que les Cévennes sont « un jardin d’Israël » (1) et que « le rapport des protestants du Midi avec les Juifs » est, depuis des siècles, de l’ordre des « affinités électives » (2).

Le sauvetage des Juifs

De cette source spirituelle naîtra, plus tard, une partie de plus en plus importante de l’œuvre de l’historien : sa recherche, sans cesse approfondie, sur le sauvetage des Juifs dans la France de l’Occupation. La succession de ses livres, parmi les plus importants, en témoigne, entre autres : Chère Mademoiselle… Alice Ferrières et les enfants cachés de Murat (Calmann-Lévy, 2010) ; Histoire des Justes en France (Armand Colin, 2012) ; La montagne refuge. Accueil et sauvetage des Juifs autour du Chambon-sur-Lignon (avec Philippe Joutard, Jacques Semelin, Annette Wieviorka, chez Albin Michel, 2013) ; Nous devions le faire, nous l’avons fait, c’est tout. Cévennes, l’histoire d’une terre de refuge, 1940-1944 (Alcide, 2018). De même que le confirment certaines de ses « responsabilités institutionnelles » au comité scientifique du « Lieu de mémoire » du Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), le village « Juste parmi les nations », et à la commission d’histoire de l’antisémitisme et de la Shoah à la Fondation pour la mémoire de la Shoah…

Le plateau du Chambon perpétue la mémoire de ses Justes

Aujourd’hui, réajustant avec patience les morceaux de schiste du « bancel » (gradin de culture, en occitan lozérien) qui menace de s’effondrer, Patrick Cabanel se souvient des cultes de sa première jeunesse, au grand temple de Nîmes (Gard), où il fit sa communion, « au cours desquels on entendait le mot « Israël » tout le temps », ce qui générait « beaucoup de belles rêveries » dans son esprit d’adolescent. De même que sont gravées dans sa mémoire ces évocations, habituelles dans sa communauté cévenole, d’une histoire huguenote de « citoyens ultra-minoritaires, persécutés, exilés », mais aussi cette « fierté d’une résistance à la loi du plus fort ». N’a-t-il pas encore la voix de sa « Mamé » (grand-mère) qui, certains soirs d’orage, après le 15 août, soupirait : « Quand on pense à ce qu’ils ont fait aux nôtres… », le « ils » désignant les dragons de Louis XIV…

La traversée du Désert

Plus précisément, l’historien qu’il est devenu, après ses études au lycée Alphonse-Daudet, à Nîmes (Gard), puis à l’École normale supérieure, rue d’Ulm (Paris), puis son succès à l’agrégation d’Histoire (1984), au doctorat (1997), à l’habilitation à la direction de recherches (1999), etc., analyse que « la culture de cette minorité très isolée des protestants français était saturée de la Bible tout entière et particulièrement par l’Ancien testament, ce qui façonnait une sensibilité un peu juive ». L’auteur du « Que sais-je ? » (PUF) Histoire des Cévennes, sans cesse réédité depuis 1997, raconte ainsi que cette « grande Assemblée annuelle des protestants, au musée du Désert » (Mas Soubeyran, à Mialet, dans le Gard), fait « référence à la traversée du désert par les Hébreux, bien plus qu’à la géographie un peu désertique, certes, des Cévennes ».

À l’Assemblée du Désert, la liberté en question

Est-ce cette « sensibilité un peu juive » des Huguenots qui amena les descendants spirituels des Camisards, devenus assez massivement maquisards pendant l’Occupation, à s’engager comme un seul homme dans le « sauvetage des Juifs » de France ? Patrick Cabanel en est convaincu, lui qui, dans le sillage de son confrère Philippe Joutard (3), participa, entre 1982 et 1984, à une vaste enquête sur la mémoire cévenole de la protection des personnes et familles poursuivies, dans les villages et les écarts de la montagne. Lui qui récolta ce résultat alors inattendu : entre 1940 à 1944, ce ne sont pas moins que quelques centaines de Juifs qui étaient venus se réfugier dans des hameaux parfois minuscules, entre Gard et Lozère, et qui ont presque tous été sauvés !

Une terre de refuge

Ces données décisives sur l’efficience d’une résistance premièrement spirituelle ont produit dès lors une riche littérature historique dont Patrick Cabanel est un des principaux artisans. Sous sa seule signature, il faut citer une Histoire des Justes en France (Armand Colin, 2012) qui fait toujours autorité, ou le petit livre d’une rare densité Résister. Voix protestantes (Alcide, 2012), et la somme inspirée, Nous devions le faire, nous l’avons fait, c’est tout. Cévennes, l’histoire d’une terre de refuge, 1940-1944 (Alcide, 2018). Mais, bien sûr, sans oublier l’ouvrage collectif fondateur, Cévennes, terre de refuge (1940-1944), codirigé avec Philippe Joutard et Jacques Poujol (4), qui lui doit beaucoup.

« Nous devions le faire, nous l’avons fait, c’est tout » de Patrick Cabanel

Au-delà de la rigueur scientifique des travaux de l’historien des Justes des Cévennes ou du Chambon-sur-Lignon, perce souvent, chez l’historien et restaurateur de murets en pierres sèches, une écriture de très belle qualité poétique, où la sensibilité du descendant de Camisards s’exprime avec la puissance du prophétisme. C’est très nettement le cas dans les pages de son tout dernier ouvrage, La maison sur la montagne.

Les livres et les pierres

Cette façon de faire mémoire se révélait déjà, il y a près de quinze ans, dans Cévennes : un jardin d’Israël, méditation dont les dernières phrases trouvent un écho providentiel dans les actuels travaux manuels de Patrick Cabanel : « C’est un très vieux pays… Regardez le spectacle de ses murs : c’est comme une bibliothèque dans la montagne. Regardez une bibliothèque : c’est comme un mur, et qui tient des choses capitales. Nous avons besoin de livres et de pierres. »

Antoine Peillon / La Croix du 17 octobre 2019

(1) Cévennes : un jardin d’Israël, Cahors, La Louve, 2006 ; Alcide, 2018.

(2) Juifs et protestants en France, les affinités électives : XVIe – XXIe siècle, Fayard, 2004.

(3) Né en 1935, longtemps professeur d’histoire moderne à l’université de Provence Aix-Marseille, auteur, entre autres, d’une thèse d’État pionnière sur « la Guerre des Camisards (1702-1704) », en 1974, publiée sous le titre La légende des camisards : une sensibilité au passé (Gallimard, 1977).

(4) Première édition, 1987 ; 5e édition, Nouvelles Presses du Languedoc, 2012.

Histoire

La Maison sur la montagne. Le coteau fleuri, 1942-1945, de Patrick Cabanel

Albin-Michel, 2019, 272 p., 19,90 €

Le bandeau de ce livre très nouveau, autant par son style personnel que par les révélations historiques qui y foisonnent, avertit le lecteur : « Ici la CIMADE a sauvé 150 Juifs et antinazis ». Car c’est bien d’un sauvetage exemplaire qu’il s’agit, puisque « le bilan des années 1942-1944 au Coteau fleuri (la fameuse « maison dans la montagne »), en termes de vie et de mort, est simple à tracer » : en résumé, tous ceux qui y ont trouvé refuge ont échappé à la déportation et à l’anéantissement. Hommes, femmes et enfants…

Par ailleurs, ce moment fut inaugural pour la Cimade (originellement Comité inter-mouvements auprès des évacués), fondée 18 octobre 1939, il y a donc tout juste 80 ans. Mais c’est surtout à la gloire du Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), village « Juste parmi les nations », que Patrick Cabanel raconte avec humanité, dans tous ses détails quotidiens, parfois prosaïques, voire même comptables, la résistance d’une poignée de femmes – premièrement – et d’hommes, inspirés par leur christianisme, et leur héroïsme face aux menées génocidaires de l’Occupant allemand et de ses collaborateurs zélés.

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